| La guerre au Moyen-Orient met en lumière le profil de risque des trois principaux acteurs présents dans la région : l’Iran, la Chine et les États-Unis avec leur flotte militaire. Dans cette deuxième partie d’une mini-série, je présente les aspects du profil de risque de l’Iran – sa résilience et sa capacité à gérer les risques. | Dans ce texte j’exprime mon opinion personnelle et non celle d’une quelconque organisation. |
Auteur : Manu Steens
A. Résilience financière — Dans quelle mesure l’Iran peut-il absorber les conséquences économiques
L’Iran a appris à s’adapter économiquement au fil des décennies de sanctions. Depuis 2018 les États-Unis et l’Union européenne imposent des sanctions au secteur pétrolier iranien. Malgré cela, l’Iran est parvenu à stabiliser à nouveau ses exportations de pétrole, voire à les augmenter grâce à des circuits parallèles clandestins. En 2025, l’Iran exportait en moyenne entre 1,5 et 1,6 million de barils de pétrole brut par jour, soit bien plus que le point bas de 444 000 barils par jour atteint en 2020. Les recettes pétrolières demeurent essentielles : elles représentent environ 25 % du PIB iranien et constituent une part importante des recettes publiques.
Par ailleurs, l’Iran a cherché à réduire sa dépendance au pétrole. Le pays a mis l’accent sur l’autosuffisance et les exportations hors secteur pétrolier. Ces exportations non pétrolières ont dépassé les 50 milliards de dollars. La part des exportations non pétrolières dans le commerce total est passée de 27 % en 2011 à 78 % en 2020. Sur le plan intérieur, la production d’essence a augmenté, passant d’environ 54 millions de litres par jour en 2011 à environ 120 millions de litres par jour début 2025. La situation géographique de l’Iran constitue également un atout : le pays n’est pas entièrement dépendant d’une seule frontière, d’un seul port ou d’une seule voie maritime. Il utilise des axes commerciaux routiers et ferroviaires traversant l’Irak, le Pakistan, la Turquie et l’Asie centrale.
Mais cette résilience a un coût élevé. L’inflation est restée supérieure à 40 % en 2025, ce qui a entraîné une forte hausse du coût de la vie pour les citoyens. Le rial iranien a perdu plus de 90 % de sa valeur depuis 2018. Les sanctions ont coûté à l’Iran entre 300 et 450 milliards de dollars de recettes pétrolières au cours de la dernière décennie. Selon la Banque mondiale, le PIB s’est contracté de 2,7 % en 2025-2026. L’économie a également été fragilisée par des manifestations, des grèves et une coupure d’internet nationale au dernier trimestre. Fin 2025, le rétablissement des sanctions de l’ONU a accentué la pression.
Évaluation : L’Iran a fait preuve d’une résilience financière plus grande que ce que l’on pourrait attendre selon les prévisions économiques classiques. Néanmoins, ce système fonctionne à un niveau économique faible. Le régime et, en particulier, l’appareil sécuritaire, demeure en place, mais c’est la population qui paie le plus lourd tribut. Le pays survit financièrement, mais les Iraniens ordinaires en paient le prix par des revenus et un niveau de vie inférieurs.
B. Résilience sociale et émotionnelle — Dans quelle mesure l’Iran peut-il faire face au stress social et politique
Du point de vue du régime, la résilience sociale de l’Iran repose principalement sur le contrôle et la coercition. Elle s’appuie moins sur un large soutien populaire. Le Real Instituto Elcano conclut, concernant les manifestations de 2025-2026, que la stabilité a été maintenue par le contrôle, la fragmentation et l’ajustement et non par le consentement. Autrement dit, le système perdure parce que les plaintes sont gérées, et non parce qu’elles sont réellement résolues.
Fin 2025 et début 2026, des manifestations ont éclaté en Iran. Déclenchées par le déclin économique et la chute de la monnaie, elles se sont propagées dans les 31 provinces et ont constitué l’une des plus importantes mobilisations depuis le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022. Selon l’International Crisis Group, les forces de l’État ont tué plusieurs centaines de manifestants et en ont arrêté des milliers. L’accès à Internet a été quasiment coupé. À ce jour, les services de sécurité, notamment les Gardiens de la révolution et les Bassidj, sont restés fidèles au régime. Aucun cas de défection n’a été signalé. Cette loyauté est cruciale pour la survie du régime.
Iran International avertit qu’un épuisement économique prolongé et une perte de confiance généralisée envers l’État iranien pourraient faire de 2026 l’année la plus difficile jamais connue par la République islamique. Cette perte de confiance est également liée aux revers militaires et de politique étrangère de 2025. Un article de The Atlantic indiquait que cinq conditions essentielles à une révolution étaient presque réunies : une crise budgétaire, des élites divisées, une large coalition d’opposition, un discours de résistance fort et un contexte international favorable. Pourtant, les groupes d’opposition restent divisés et mal coordonnés.
Évaluation : La résilience de la société iranienne repose avant tout sur la puissance de son appareil sécuritaire et non sur la légitimité populaire. La question cruciale est de savoir si les services de sécurité resteront loyaux. Si l’économie se détériore davantage et que la loyauté de ces services commence à s’effriter, le régime sera bien moins capable de faire face aux protestations et à la résistance.
C. Seuil de stabilité — Quel niveau de risque l’Iran peut-il supporter avant que ses plans ne déraillent
Les plans stratégiques de l’Iran ont été fortement perturbés en 2024 et 2025. Le Hezbollah et le Hamas se sont affaiblis, le régime d’Assad est tombé et Israël a attaqué les défenses aériennes et les infrastructures de missiles balistiques iraniennes. En juin 2025 des frappes américano-israéliennes ont également visé des sites d’enrichissement nucléaire iraniens. Ensemble, ces événements ont porté un coup dur à la stratégie régionale de l’Iran et à sa dissuasion. Le Service de recherche du Congrès souligne que ces revers soulèvent des doutes quant à la faisabilité de la stratégie iranienne : exercer une pression sur Israël et les États-Unis tout en dissuadant les attaques directes par le biais de groupes armés régionaux.
Cependant, l’Iran ne peut être comparé à des pays comme la Libye ou la Syrie. Selon l’ Institut Chandragupta l’Iran dispose d’un commandement militaire unifié, d’un appareil de sécurité intérieure à plusieurs niveaux et d’un système politique spécifiquement conçu pour résister simultanément aux pressions extérieures et aux troubles intérieurs. Par le passé, les pressions militaires extérieures n’ont souvent pas réussi à briser l’Iran, mais ont plutôt renforcé temporairement sa cohésion en attisant le sentiment nationaliste. Cela signifie que le seuil de stabilité face aux menaces extérieures pourrait être plus élevé qu’on ne le pense, même si le contrat social du régime avec la population est mis à rude épreuve.
La véritable limite réside probablement dans l’apparition simultanée de trois problèmes. Premièrement : un effondrement économique empêchant le régime de financer correctement l’appareil sécuritaire. Deuxièmement : la désintégration des services de sécurité privant le régime de son principal moyen de coercition. Troisièmement : une opposition crédible capable d’organiser le mécontentement populaire. Iran International soutient que les dirigeants de Téhéran semblent privilégier le maintien du pouvoir coercitif au risque de colère populaire. Ce calcul ne fonctionne que tant que l’appareil sécuritaire reste loyal, même si l’économie se détériore davantage.
Évaluation : Les plans de l’Iran ont déjà été partiellement perturbés par les événements de 2024-2025. Le pays se trouve désormais principalement dans une phase de gestion de crise. Le seuil de stabilité est plus bas qu’au cours des dernières décennies car l’Iran subit simultanément des pressions financières, des pressions au sein de son réseau régional, concernant sa capacité de dissuasion et ses relations avec sa population. Le régime survit encore, mais son ambition stratégique a nettement diminué.
